Les Arcades ont été inaugurées en 1987 avec un feu d’artifice et un concert de Claude
Barzotti retransmis sur FR3. Trente-huit ans plus tard, elles attendent les pelleteuses avec la dignité particulière des choses qui savent qu’elles vont mourir.
Belfort a ce rapport particulier à ses ruines. Une ville qui a tenu des sièges, qui a son Lion
taillé dans le grès rose à flanc de citadelle, qui a vu des usines entières disparaître en une décennie. Elle sait ce que ça coûte de perdre quelque chose qu’on croyait permanent. Les Arcades ne font pas exception. Elles meurent comme tout le reste ici : sans bruit, et avec une certaine tenue.
Les enseignes sont éteintes. Les escaliers roulants sont figés à mi-course, comme surpris en plein mouvement. Dans la galerie centrale, la lumière filtre par les verrières en plastique jauni et transforme tout en aquarium de fin d’après-midi, une lumière de fond marin légèrement verte qui fait paraître les gens un peu trop pâles. Ça sent le ciment humide, le vieux carrelage, et quelque chose de sucré qui vient peut-être de la sandwicherie. Il reste un tabac-presse, une pharmacie, et cette sandwicherie turque dont le propriétaire dit qu’il partira « quand on viendra le chercher. »
C’est Renaud Castel, rédacteur en chef du Courrier du Territoire, qui a eu l’idée du papier.
Nostalgie, témoignages, photos d’archive. « Un truc humain, Solal. T’as trois jours. » Ce genre de commande qu’on confie à quelqu’un quand on ne sait pas quoi lui confier d’autre. Ou quand on sait très bien ce qu’on fait.
Solal, c’est moi. La trentaine bien entamée, un sac en cuir bordeaux qui n’a plus de secret pour personne, et une réputation de dessinateur de presse suffisamment solide pour que personne à la rédaction ne me pose de questions sur le reste. Le reste ? C’est un sac de charms dans la poche intérieure du sac. Je ne l’appelle pas autrement que « le sac ». L’un contient l’autre, c’est suffisamment méta comme situation non ?
Je me rends aux Arcades mardi en fin de matinée avec mon carnet de croquis, deux stylos Bic cristal et un cappuccino en gobelet que j’ai failli ne pas trouver (le seul café ouvert à deux cents mètres ouvre à dix heures, c’est une information qui aurait dû figurer dans le brief). Dehors, la bise descend des Vosges et longe la citadelle avant de s’engouffrer dans les rues.
Dedans, l’air est immobile et tiède. Je m’assois sur un banc fixé au sol, j’ouvre mon carnet, et je commence à croquer la galerie centrale.
C’est là que je tombe sur Jade.
Jade à dix-neuf ans et un compte Instagram dédié à ce qu’elle appelle les « architectures mourantes » : parkings oubliés, piscines vides, hôtels de bord de mer hors saison. Elle m’explique qu’elle est venue documenter Les Arcades avant démolition.
Elle me montre la vidéo.
Le #CharmDrop a émergé il y a quelques semaines sur TikTok depuis un lycée de Strasbourg, et depuis il a contaminé les cours de récré de tout le quart Nord-Est de la France. Le principe est simple, quasi enfantin : chacun pose un objet qui lui appartient vraiment, quelque chose de chargé, de personnel et on lance tous ensemble sur le sol. Ensuite on observe le résultat. Qui est proche de qui. Ce qui s’est retourné. Ce qui a glissé loin.
Les ados n’y croient pas vraiment. Mais c’est mieux que le jeu du ouija parce que ça fait de meilleurs contenus. (Je note mentalement que j’ai déjà vu cette logique à l’œuvre dans mon propre milieu, et que je ne jetterai pas la première pierre.)
La vidéo a été tournée ici même, dans cette galerie, il y a quatre jours. J’y vois cinq
silhouettes en capuche, un portable en mode selfie, des éclats de rire. Je reconnais le bruit des objets qui tombent sur le carrelage, un son net et multiple, comme une petite pluie de grêle. Et puis silence.
La figurine Funko Pop de Milo (un Thanos en édition limitée, dorée, l’objet le plus cher du
groupe) a atterri seule, à l’écart de tous les autres, face contre terre.
Trois jours plus tard, Milo n’est toujours pas rentré chez lui.
Je regarde la vidéo deux fois. Jade attend que je dise quelque chose tandis que je commence par lui demander :
— Tu sais ce qu’ils ont mis, comme objets ?
— Hmm de mémoire : le Thanos de Milo, une paire d’AirPods (à Samira), une carte
Pokémon holographique (à Jules), une clé USB customisée aux couleurs de leur groupe de rap amateur (à Milo aussi, en fait), et une coque de téléphone avec une photo imprimée dessus.
J’écoute sans noter, mon gobelet de cappuccino dans la main. Froid depuis un moment, mais ce n’est plus ça l’important.
— Ils ont utilisé cinq objets du même registre, je dis finalement. Cinq choses qui parlent de possession, de statut, d’appartenance à une culture. C’est comme jouer aux cartes avec un jeu qui n’a que des rois.
— C’est-à-dire ?
— Le jeté de charms ne pouvait rien donner. Pas parce que c’est une connerie de trend
TikTok (quoique). Mais parce que le kit n’était pas équilibré. Il manquait des catégories
entières.
Jade me regarde.
— T’es en train de me dire que si leur kit avait été mieux pensé, t’aurais pu trouver où est
Milo ?
— Je suis en train de te dire que si leur kit avait été mieux foutu, eux auraient peut-être vu quelque chose venir qui éviterait qu’on soit ici ce matin, à se les cailler.
On s’installe sur le rebord d’une vitrine condamnée, galerie B. La surface est froide sous les paumes, ce genre de froid plat et uniforme du verre resté longtemps dans l’ombre. Je sors mon sac de charms de la poche intérieure du sac bordeaux. Je l’ouvre sans cérémonie, comme on ouvre un étui de lunettes.
Je suis sûr que Jade s’attendait à des cristaux. À des runes. À quelque chose qui ressemble à ce que les gens mettent dans les boutiques ésotériques entre une bougie chakra et un pendule en cristal de roche.
Mais la vérité est plus simple. C’est juste un mélange d’objets, des petites figurines en
plastiques colorés, des objets anodins en métal argenté, un dé aussi.
Rien d’impressionnant.
Je les dispose sur la surface de la vitrine, pas au hasard. Jade s’en rend compte
progressivement, en me regardant faire. Je les regroupe en petits tas devant elle.

À vous de jouer : est-ce que vous voyez les différentes catégories et ce qu’elles représentent ?
Les charms fonctionnent comme un vocabulaire. Et comme tout vocabulaire, il a besoin de registres différents pour construire une lecture cohérente.
Le kit idéal ? Il va dépendre de vous. Au moins un charm par catégorie. Commencez tranquillement, équilibrez le kit, évitez les doublons. Prenez votre temps.
La première question à vous poser c’est “à quel sujet je veux pouvoir répondre et comment ?” Un domaine unique ? Du prédictif ? De la localisation d’objet ? De la guidance ? Un peu de tout ? En fonction de vos envies vous pourrez identifier les catégories dont vous aurez besoin. Le lancer de charms est génial car c’est vous qui définissez vos propres règles et bâtissez votre support divinatoire à votre image.
N’hésitez pas à mettre des objets qui parleront à votre histoire propre, selon vos codes, vos références et votre culture. C’est ainsi que vous vous constituerez un dictionnaire de significations propres à vous-même ce qui vous permettra de faire des lectures pertinentes et qui ne ressemblent qu’à vous. Vous pouvez aussi mettre des objets que vous gardez sans savoir pourquoi, c’est peut-être leur moment d’entrer en jeu.
La réponse aux catégories et la fin de l’histoire sont dans la partie 2 de ce récit. Où est passé Milo, Solal parviendra-t-il à le retrouver avec son jeter de charms ? Réponse la semaine prochaine !





