Je rédige ces lignes pendant l’un des plus célèbres festivals de musiques extrêmes dont j’ai déjà foulé plusieurs fois les terres : le Hellfest. Puisque le métal est vu à tort par certains comme une musique diabolique et violente, je profite de rebondir sur cet événement pour débunker une croyance chérie de l’ésotérisme à paillettes à propos des courants culturels réputés sombres.
Le new age, citons-le, répand souvent l’idée que certains genres musicaux, cinématographiques, vestimentaires, et littéraires attireraient de mauvaises choses dans la vie de leurs fans.
C’est l’occasion idéale pour vous parler d’une dérive de la spiritualité et du développement personnel – la loi de l’attraction – et pour poser ici quelques bases d’occultisme.
La loi de l’attraction : un concept vaseux
Que dit cette loi ?
Qu’on attire à nous ce que l’on pense, ce qu’on se souhaite, ce avec quoi on nourrit notre esprit, ce qu’on « demande à l’Univers ». En bien comme en mal. S’il suffisait de souhaiter quelque chose pour l’obtenir, ça se saurait. Nul besoin de développer cette évidence.
Cette loi prétend que son échec ne peut être que le fruit d’un désir mal formulé, pas assez ardent, ou d’une volonté inconsciente de rester dans sa galère. Voilà qui réunit en un seul propos le culot, l’indécence et la mauvaise foi dans la rue de l’arrogance. Ca ne semble nullement choquer ses adeptes, mais ne dit-on pas que plus c’est gros, plus ça passe ?
Confondre conditionnement et pensée magique
Cette loi parait si naïve qu’il est difficile de concevoir que certains y croient. Il me semble que ceux qui y adhèrent confondent le conditionnement et l’attraction.
Se conditionner, consciemment ou inconsciemment, c’est provoquer des situations à partir d’un état d’esprit qui pousse à agir dans une direction donnée.
Tandis que la loi de l’attraction, c’est croire en la pensée magique des tous petits enfants, en choisissant d’ignorer que même le conditionnement a des limites sur lesquelles nous n’avons pas toujours prise (le social, le sociétal, les tiers, certains points de santé, etc.)
La culture dans tout ça ?
Croire que la dark culture attire le mal, c’est purement et simplement croire en la loi de l’attraction, du côté obscur de la force. Mais si nos consommations culturelles dictaient nos destins, aucun amateur de comédies romantiques ne connaitrait le divorce et tous les amateurs de films d’horreur seraient déjà morts bouffés par des zombies.
Aucune culture, qu’elle soit réputée lumineuse, sombre, gaie ou triste, ne décide de notre destin. C’est plutôt nous qui allons vers les éléments de culture qui nous parlent, mais j’y arrive plus tard dans l’article.
Une origine plus récente qu’on ne le croit
Cette loi, comme beaucoup de principes new age, est présentée comme ancestrale alors que c’est une invention de 1877 de l’occultiste russe Helena Blavatsky (1831 -1891). Mère de la théosophie dont est issu l’actuel new age, Blavatsky s’inspire de la loi d’Isaac Newton sur l’attraction universelle pour l’appliquer à la pensée. D’autres après elle reprendront le concept, tel son contemporain Prentice Mulford, précurseur de La Nouvelle Pensée ou encore Napoleon Hill (Think and grow rich) en 1937. C’est cependant Rhonda Byrne qui va propulser la croyance au niveau mondial en 2006 avec son best-seller Le Secret. Rien d’ancestral dans tout ça.
C’est à Blavatsky qu’on doit d’autres théories fumeuses comme la croyance très toxique des flammes jumelles qui n’a rien d’ancestrale non plus, et une partie du vocabulaire new age, notamment le terme bas astral, transition idéale vers la suite de l’article.
Et l’occultisme dans tout ça ?
Une accusation de l’ésotérisme à paillettes serait que les films d’horreur, la musique métal, les tatouages un peu dark et les looks gothiques attireraient, telles des portes ouvertes, le bas astral, les démons et autres joyeusetés du bestiaire sombre.
À ce compte-là, écouter la Chipolata de Téo Lavabo, ça ouvre quoi ? Les portes du barbecue ?
Recevoir n’est pas invoquer
Qu’on y croie ou non, dans toutes les traditions occultes et religieuses, l’invocation – c’est à dire l’action d’appeler, d’implorer une entité bonne ou mauvaise – suppose une intention dirigée au travers d’actes ritualisés répondant à des protocoles précis. Chaque protocole correspond à la culture qui lui est rattachée. L’invocation se fait en général dans un lieu de culte. A noter qu’un lieu de culte n’est pas forcément une église. Un endroit dédié à votre domicile fait aussi parfaitement l’affaire.
Partant de ce postulat, si l’on croit aux invocations d’entités, encore faut-il que l’égrégrore, la divinité, le démon (ou qui sais-je) aient envie de répondre. Il est également important de préciser que tout service avec une entité, en occultisme, nécessite un échange, par exemple une offrande. Il ne faudrait pas prendre Hécate ou Papa Legba pour les boniches des Insta Witches !
L’invocation est donc active par définition. Or consommer un produit culturel, c’est l’exact opposé d’une invocation, puisque c’est recevoir passivement une musique, une histoire, sans aucune pratique invocatoire.
Au mieux, une musique peut être offerte en guise offrande, mais guère plus. Et une musique qui servirait à invoquer ou remercier serait alors une prière qui ne fonctionnerait pas seule. Il suffit de regarder les messes d’église : il y a un autel sur lequel sont posés des éléments très précis, il y a aussi des chants, de l’encens, un officiant, des psaumes, etc. On revient donc à la case départ : consommer la culture, c’est passif et ça n’a rien d’occulte.
Un aparté médiumnique : bien sûr, il est possible de recevoir un signe, un message au travers d’un élément culturel. Mais ça n’est pas le propos que je souhaitais développer ici, et nous en parlerons dans un autre article.
Exutoire et ignorance
Le rôle psychologique d’une œuvre
L’art et la culture ont plusieurs fonctions, comme informer, divertir, interroger, dénoncer, embellir, montrer, performer… Une autre de leurs fonctions est ce qu’Aristote (philosophe grec, 384-322 av. JC) nommait la catharsis. C’est à dire vivre ou revivre une émotion pour s’en libérer ou se faire du bien, un peu comme une thérapie. La catharsis ne dépend d’aucun genre en particulier et n’a pas de lien avec la qualité de l’oeuvre. Nous l’expérimentons tous lorsqu’une chanson, un film, un tableau nous touchent au point d’accomplir un rôle exutoire. Les courants dits extrêmes n’échappent pas à cette règle.
La méconnaissance, terreau des préjugés
Ce qui nourrit les peurs du new age face aux cultures que ce mouvement n’aime pas, c’est rarement le contenu des dites cultures. C’est souvent la méconnaissance, terreau de tous les préjugés. Ceux qui condamnent un univers sans l’avoir fréquenté pourraient être surpris de ce qu’ils y trouveraient s’ils prenaient la peine de se renseigner.
Les courants que l’on pense violents, du métal au rap, en passant par les polars les plus sombres, abordent de nombreux sujets et portent au final les mêmes messages que les autres genres. Ils dénoncent parfois les violences, les injustices, les dysfonctionnements. L’amour, la douceur, l’humour y trouvent aussi leur place. Les films d’horreur ont certes pour vocation de faire peur, cependant, ils sont souvent emprunts d’une morale avec un gentil qui gagne à la fin. Et quand ce n’est pas le cas, il y a toujours une leçon à tirer sur l’insidiosité du mal, occulte ou humain, et la manière dont il s’installe. Tout comme dans les drames sans épouvante du cinéma plus classique. Bien sûr que ces styles ont aussi des œuvres moins glorieuses et des auteurs idem. Comme dans tous les milieux.
Les cultures sombres, notamment le métal et les fims d’épouvante, ne parlent pas forcément de sujets occultes, encore là, c’est une croyance en partie fausse.
Le new age me semble un courant qui surfe sur des peurs nées de l’ignorance et d’un certain totalitarisme, en prétendant que ce qui sort de son dogme n’est pas bon, et sur la culpabilisation puisque ce qui vous arrive serait systématiquement de votre fait. Mais la peur, le totalitarisme et la culpabilisation sont excellentes pour les affaires de tout bon gourou.
Il est d’ailleurs à noter que même la religion catholique, pour ne citer qu’elle, a changé de regard sur beaucoup de choses, et ne rejete pas forcément les tatouages, le métal, et autres styles dits dark, et que les films d’horreur font plus souvent la publicité des trois religions monothéïstes que du démon. D’ailleurs, vous avez peut-être déjà croisé sur les réseaux le Père Bertrand Monnier, prêtre, gamer et métalleux.
Le new age fait la politique de l’autruche, parce que ça l’arrange, là où même certains adeptes des plus anciennes religions s’informent et revoient leurs positions.
Moralité : spiritualité et tolérance ne sont pas toujours soeurs
Au final, aucun art, aucun courant, aucun événement culturel ne génère quoi que ce soit d’occulte. Ils occupent souvent une fonction psychologique ou simplement distrayante dans nos vies.
La morale que j’ai tirée d’un certain ésotérisme qui se vante souvent d’être emprunt de la plus grande des bienveillances, c’est qu’il n’est pas si bienveillant que ça. Et que spiritualité ne rime pas forcément avec tolérance. Ni même avec réflexion. Car pour se permettre de critiquer, rejeter ou tolérer, il faut d’abord commencer par rencontrer et connaitre. Ne pas être réceptif à un style, le trouver désagréable, ne pas y adhérer, c’est tout à fait légitime. Mais ça n’a aucun lien avec condamner sans savoir.
Il est important de rappeler que le mal, l’intolérance, les manipulateurs, les méchants, les vrais, ont généralement des apparences de personnes serviables, gentilles et charmantes avant de montrer leur vrai visage. Et ce mal ne s’annonce jamais. Sans quoi on le verrait arriver et il ne parviendrait pas à ses fins. Quelque chose me dit que c’est important de le rappeler en ce moment plus que jamais.





