Saga de l’été : Le papy de Charlie a un passé trouble #1

Saga de l’été : Le papy de Charlie a un passé trouble #1

Au début de mon sommeil, le cri flûté d’une chouette hulotte a sonné comme pour annoncer minuit. Elle l’a répété à quelques reprises, me figeant dans son appel destiné à une autre : une chouette qui lui a répondu une fois par un son aussi clair mais bref. La première s’est entêtée un long moment dans le vide épais de la nuit, puis j’ai fini par tendre l’oreille quand l’oiseau a enfin baissé le volume de ses vocalises.

Ce matin, tout semble calme. En apparence seulement car je sais que les chouettes sont comme les canaris qui annonçaient autrefois le grisou au fond des mines de charbon.

Je gobe la gélule, la gratifie d’une gorgée de son eau stagnante

En clair, je m’attends à recevoir une nouvelle particulière.
Mon visage, dans la glace éclairée d’une loupiote, me montre les stigmates du manque de sommeil. Ma communauté Instagram ne reconnaîtrait jamais la voyante Charlie Saint-Martin si je faisais un live maintenant. Je farfouille dans ma trousse en évitant de heurter mon rasoir et j’en sors un rouge à lèvres de couleur fuchsia que j’applique du bout de mon index pour un effet bouche mordue. Cette dernière touche équilibre l’ensemble de mon maquillage derrière lequel on ne devine plus mon début de migraine.

Je quitte la salle de bains, retourne dans ma chambre pour fermer la fenêtre et prendre un Doliprane 1000 ® dans ma table de nuit.
Un verre trône sur son plateau depuis longtemps. Je gobe la gélule, la gratifie d’une gorgée de son eau stagnante et j’ai rapidement la sensation que cette petite fée ouate déjà la raideur dans ma nuque et les pulsations à ma tempe. Dans mon empressement, je laisse échapper un filet d’eau sur mes lèvres, gâchant ainsi l’effet bouche mordue. Dans un instant, je pourrai apprécier le changement sur ma figure avec l’éclairage normal de la salle de bains, supporter la lumière du jour sans plus de gêne ou recevoir un fond sonore dans mes oreilles si ça me chante.

Le flot de lumière dans la cuisine me surprend et me fait plisser les yeux

Je sors sans avoir rien rangé et je m’assois au volant de ma vieille voiture pour retirer un colis dans un point relais. Un coup d’œil, en démarrant, sur les fenêtres de ma voisine la plus âgée — volets relevés, le signe qu’elle est encore parmi les vivants, et je roule vers la ville en ouvrant la radio sur le Believer des Imagine Dragons.
Pain ! you break me down, you build me up, believer, believer !

À mon retour, j’ouvre le colis et la photo de Victor, mon grand-père maternel, apparaît dans un cadre baroque. Il me regarde depuis une scène figée au vingtième siècle dans le jardin devant sa maison. La lettre qui l’accompagnait glisse et tombe. Je la ramasse quand le bruit d’une agitation dans la cuisine attire mon attention. Ce n’était pas celui, chuintant et vaporeux, de l’eau chauffant dans la bouilloire, ou bien du métal des couverts qui claquent en les posant un à un sur la table. Le flot de lumière dans la cuisine me surprend et me fait plisser les yeux sur la vision de mon frère Samuel vêtu d’un simple slip, accroupi sous l’évier. Il desserre la cloche du siphon.

— T’es tombé du lit, ou bien ? Et qu’est-ce que tu trafiques sous l’évier ?
— Ne m’agace pas au petit lever, s’il te plaît ! Si tu grattais correctement tes assiettes avant de les mettre dans l’évier, je serais pas en train de me faire suer à le déboucher. C’est pas une poubelle, bon sang !

je saisis à sa droite un jeu de cartes sur le bahut du vaisselier

J’accueille sa charge avec humilité et j’installe le petit-déjeuner dans la salle à manger. Quand Samuel me rejoint, il est encore en slip. Maigrichon et musclé, son corps ressemble à une liane noueuse. Je détourne mon regard pour marquer ma désapprobation.

— Tu déjeunes pas à moitié à poil, j’espère ? Tu vas mettre au moins un T-Shirt et un pantalon ?
Les yeux de mon frère que j’héberge depuis son divorce pétillent quand il me répond.
— Je me lève à l’aube, je bricole pour sauver ton évier et tu m’agresses sur ma tenue ? T’es pas un peu gonflée ?
— J’avoue. Merci pour l’évier, c’est cool.
— Ah, quand même ! Tu fais quoi, aujourd’hui, t’as des consultations avec tes pigeons ?

Mon frère se lève dans le fracas de sa chaise tombée à la renverse

Je ne lui réponds pas. Tandis que Samuel ajoute une confiture de prune sur sa tartine beurrée, je saisis à sa droite un jeu de cartes sur le bahut du vaisselier. Je le mélange et l’ouvre en deux :

— As de cœur et 7 de pique : on s’affaire, on prépare ou on étudie quelque chose au sein du foyer. Ça devrait répondre à ta question.
Mon frère sourit largement.
— Je ne vais pas me contenter de ton tour de passe-passe. Qu’est-ce que tu vas faire, concrètement ? Moi, j’ai rendez-vous chez ta coiffeuse cet après-midi.

Je ne lui réponds toujours pas. J’essuie largement le couteau qui a servi pour le beurre et j’ouvre enfin la lettre qui « accompagnait mon grand-père ».
— J’ai reçu une photo de Papy. Et ça, c’est la lettre qui l’accompagnait.
La surprise de Samuel a récompensé mon petit effet.

« Ma chère cousine par alliance,
Quarante années ont passé mais je n’ai pas oublié nos vacances chez ton oncle. Je sais que tu avais coupé les ponts avec lui mais il est parti dans son sommeil il y a trois mois. J’ai trouvé cette photo de ton grand-père dans ses affaires avec un carnet de notes que j’ai lues, bien entendu.
Ne le cherche pas dans le colis, je l’ai brûlé. Mais je voudrais que tu te serves de ton don de voyance pour répondre à une question.
Il y raconte que pendant la seconde guerre mondiale, il a été prisonnier en Allemagne et qu’il a réussi à s’évader avec un complice en se faisant passer pour des infirmiers.
Or, je suppose que tu savais comme moi qu’on le soupçonnait plutôt d’avoir « vendu du beurre aux Allemands ».
Peux-tu regarder dans tes cartes quelle est la vérité à ce sujet et me répondre par voie postale ? Je suis un vieux machin encore attaché au format papier.
Je t’embrasse,
Laurent »

Mon frère se lève dans le fracas de sa chaise tombée à la renverse, et quitte la pièce comme s’il avait un frelon de la Wehrmacht dans son caleçon.
Il en revient correctement vêtu pour me tendre un Tarot de Marseille que traînait sur la console de l’entrée.
J’extirpe les arcanes majeurs parce qu’elles sont plus lisibles pour un béotien, et je les mélange avec lenteur en me concentrant sur cette question :

« Notre grand-père s’est-il échappé d’une prison allemande durant la guerre ? »

Question fermée, je tire quatre cartes pour aller à l’essentiel.

À vous de jouer

est-ce que vous voyez les emplacements ? En haut, la carte « réponse ». En bas, la ligne de 3 cartes qui « raconte» cette réponse, qui argumente dans son sens.

Les cartes fonctionnent comme un vocabulaire. Mais ce vocabulaire doit correspondre au sujet de la question posée.

1. La carte du haut : Dans un contexte de guerre, que représente symbole du Lion ? Fait-il pencher vers un « oui » ou un « non « ?

2. Ligne du bas, 3 cartes : elles décrivent forcément le sujet de la question. Vous devez donc adapter la signification des cartes en conséquence.

4. Le sens de lecture : Dans le cas présent, il se lit de gauche à droite.

Prenez votre temps. Laissez tranquillement venir les images, les sensations et les émotions que ces cartes déclenchent en vous pour « raconter » ce qu’il s’est passé.

(La suite de l’enquête ici)

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