Saga de l’été : Le messager #1

Saga de l’été : Le messager #1

Le manoir aux volets rouges semble tenir debout par habitude. Malgré l’usure, c’est encore majestueux qu’il se dresse face au Léman. Il semble regarder le lac comme on regarde dans le vide, marqué par 50 ans d’abandon. Une banale histoire d’héritiers qui préfèrent le laisser mourir plutôt que se mettre d’accord sur son sort.

Après une première visite en journée et les mains dans les poches, c’est à la nuit tombée que Frédérique et moi décidons de revenir au manoir avec tout le barda nécessaire pour notre enquête paranormale. La bâtisse est barricadée. Il n’y a qu’un seul passage : la fente d’une porte cassée. J’entre la première avant d’aider Fred à passer ses cinq sacs de matériel par cet accès de fortune. Moi, je n’apporte jamais rien en enquête : médium, je suis mon propre instrument. C’est à présent à Fred, à la souplesse très discutable, de se glisser dans le passage aussi mince que bas.

– Syb, je suis coincée !

– Bah alors mémère ? Ils diraient quoi, les followers de FredGhostSeeker s’ils te voyaient comme ça ? Je te filme et je leur envoie en story Insta ?

Fred est pliée de rire, toujours prisonnière de son trou de souris.

– Aide moi au lieu de te foutre de ma gueule.

– Allez, donne-moi la main que je te sorte de là !

Avec Fred, on ne manque jamais de s’envoyer des vannes potaches. Nous nous sommes rencontrées par le biais de mon ami Hugo qui est, comme moi, un urbexeur chevronné. Et nous voilà pour notre troisième enquête commune, à jouer aux contorsionnistes dans un endroit inconnu, à vingt-trois heures, lampes torches à la main.

Remises de nos émotions, nous montons au rez-de-chaussée. La maison est aussi belle de nuit que de jour. Quelques rares meubles abîmés par le temps se battent en duel. Les boiseries murales finement travaillées, les carrelages nobles et les parquets robustes rendent l’endroit aussi agréable qu’imposant. Une odeur de vieux bois, à la fois épicée et sucrée, se mêle à celle de la poussière, ce qui vient curieusement apporter une douceur à l’ensemble. Non loin de nous, un vitrail cassé laisse entrer la senteur d’un chèvrefeuille grimpant, seule odeur vivante dans ce lieu endormi.

Pendant que Fred installe son thérémine, ses caméras à infrarouge et son équipement thermique dans le grand salon du bas, je fais seule le tour des 2 étages et du grenier en m’annonçant à voix haute :

– Bonjour ! Je m’appelle Sybille. Je suis médium et je suis venue avec mon amie Frédérique. Elle est enquêtrice paranormale. Nous cherchons des réponses à nos questions sur la vie après la mort. On aimerait savoir si quelqu’un est là, qui accepterait d’entrer en contact avec nous. On ne vient pas vous importuner, ni vous chasser. Juste dialoguer. 

Je poursuis tout en montant à l’étage :

– Nos machines sont là pour que vous nous signaliez votre présence si vous le souhaitez. Il vous suffit de les approcher pour ça. Elles ne peuvent vous faire aucun mal. Nous comprendrions également votre refus de communiquer. Sentez-vous libre.»

Lorsque j’entre pour la première fois dans un lieu d’enquête, je ne sais jamais s’il y a quelqu’un pour m’entendre. Mais je m’annonce systématiquement. Et je laisse aux morts le temps et le loisir de m’observer. Ce sont des gens, rien que des gens ! Et après tout, c’est moi, l’intrus qui pénètre sans accord dans leur dernière demeure.

Alors que j’arpente silencieusement les pièces après ma présentation, Fred me rejoint à l’étage pour y installer ce qui lui reste de matériel.

C’est ensuite que débute un jeu un peu particulier. Alors que nous sommes au premier, le thérémine du bas se met à hurler. Trois fois et de façon très nette dans le silence de la nuit. Mais lorsque nous arrivons en bas, c’est le détecteur de l’étage qui sonne à son tour. Fuis-moi je te suis. Suis-moi, je te fuis.

– Quelqu’un nous balade ! lance Fred

– Pas forcément. Peut-être qu’on lui fait peur ou qu’il nous teste.

Tandis que Fred s’affaire sur la batterie défectueuse d’une des caméras, un détecteur sonne de nouveau à l’étage. Je décide alors de monter seule.

En haut du palier, se tient un défunt. Un homme brun d’une cinquantaine d’années. Son regard en amande et son teint olive me rappellent le Moyen-Orient. Le dernier propriétaire était un iranien volontairement exilé en France par amour du pays. On dirait bien que c’est lui. Différentes rumeurs circulent sur la cause de sa mort, et personne dans le milieu de l’urbex ne sait dire s’il est passé de vie à trépas dans son domaine ou ailleurs. Mais ça n’a aucune importance : les morts reviennent là où ils ont une attache, pas forcément où ils sont décédés.

– Est-ce que vous accepteriez de discuter avec moi ?

Sa réponse est sereine, sans hésitation. Il est d’accord.

J’entends Fred qui monte l’escalier. Le défunt se retire alors subitement sans que je ressente de terreur ou d’affolement dans sa fuite. Il est juste parti comme on quitte une pièce dans laquelle on n’a plus rien à faire.

_ Monsieur ? Vous êtes encore là ?

Pas de réponse.

Nous tournons un long moment dans le manoir, tentant de rétablir le lien avec notre mystérieux hôte, caméras aux poings et sans nous séparer. Mais le défunt ne répond plus. Et les machines restent muettes. L’atmosphère a brutalement changé, de façon très palpable. J’ai l’impression que le lieu est redevenu totalement vide.

Rien. Je ne ressens plus rien.

Fred branche sa Spirit Box en dernier recours. Sans succès.

 – Bon. On a tout tenté, là. On remballe ? 

– Ouais, on remballe. Il s’est complètement fermé, on peut partir.

Nous plions bagages et rentrons chez nous avec un goût d’inachevé : pourquoi le défunt s’est autant manifesté pour se braquer aussi sec ? Et pourquoi ce jeu du chat et de la souris avec les machines ? Quelque chose n’est pas clair.

Deux semaines sont passées depuis notre visite au manoir. Je m’interroge encore sur les motivations de l’homme aux allures persanes. Je sors alors mes cartes pour savoir pourquoi il s’est rétracté alors qu’il était initialement d’accord pour me parler. L’oracle de Mildred Payne me semble parfait pour cet exercice. Je tire trois cartes.

A vous de jouer :

La question exacte est : “que voulait me signaler le défunt en se rétractant comme il l’a fait ?”

Le tirage se lit de gauche à droite, comme une phrase.

La carte du milieu est ce que j’appelle « la carte focus ». Si le tirage se lit de façon globale, cette carte met l’accent sur la réponse.

Laissez venir spontanément les idées.
Que vous dit la lecture « poupée – cloche – shield (bouclier) » ?

J’ai tiré une quatrième carte sur la poupée afin d’en creuser le sens et d’être sûre de bien la comprendre : la carte du poison est alors sortie. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

La réponse au tirage et la fin de l’histoire sont dans la partie 2 de ce récit.
A lire la semaine prochaine…

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