Il y a toujours eu quelque chose d’agréablement absurde à lire l’avenir dans une gare entre un kiosque de sandwich mous et des banquettes que tout le monde fréquente en attendant le moment décisif.
J’étais assis là, à cette petite table à dix pas de l’entrée est, mon sac posé contre ma jambe, un thé me mettant dans ma bulle. Plus rien n’existe, enfin si ; ce spectacle en face de moi, ce mouvement frénétique allant de droite à gauche avec une valise en guise de boulet et le portable ou les écouteurs dans la main. Parmi cette foule, j’ai remarqué 3 types d’individus : les fourmis qui se suivent en filent indiennes et savent exactement où elles vont et à quelle rythme, les papillons qui lèvent les yeux en cherchant la lumière pour se diriger. Et les phasmes qui sont là, s’implantent et se fondent au décors.
La gare avait cette ambiance similaire à la côte, une cohue qui me rappelait la mer qui chahute avec la pierre sous des bruits blancs et apaisants.
En attendant qu’elle arrive, mon galet est là à glisser entre mes doigts. Et dans ma poche toujours cette petite boite en métal bleue et mes caramels. C’est rare que je prévois des rendez-vous autant à l’avance, ça fait 3 mois qu’elle veut me voir. Ça doit être important pour le planifier en présentiel.
—
Elle arriva à l’heure et s’assit à ma gauche et fait dos à cette foule qui glissait sous nos yeux.
– Vous êtes Antoine Le Foll ? Finit-elle par dire. Le voyant ?
– Exactement ! lui répondis-je en gardant les yeux dans le vide.
J’ai toujours tendance à éviter les regard, par peur de les analyser plutôt que les analyser. Le silence durait suffisamment pour qu’elle sente l’envie de s’exprimer.
– J’avais besoin de votre avis. Mon amie vous a consulté il a 1 an pendant votre escale à Perpignan.
– Surement.
Je prie une gorgée de ce doux Oloong pour me rafraichir la mémoire et plonger dans ma session.
– Je m’appelle Blandine. Je ne suis pas là par hasard.
– Personne n’est là par hasard, tout le monde vient avec un objectif, esquissai-je.
Son petit rire tel une valve que l’on desserre me fit comprendre qu’elle était prête à m’entendre, à comprendre que j’allais l’écouter et lui donner des réponses franches. J’étais prêt à ouvrir la porte et lui dire ce que je percevais et ressentais.
– Si je suis là aujourd’hui, c’est parce que je suis bloqué et tourne en rond.
– Mm
Ce n’était pas de l’impertinence, c’était une invitation.
– Je sens que tout va vite et me dépasse. Je n’arrive plus à savoir quoi faire au travail et ce qui m’anime vraiment. Est-ce que je dois continuer dans cette entreprise ou partir ? Ce travail c’est une ancre dans mon quotidien, mais là elle m’attire vers le fond. Du moins dans ces conditions-là.
Je sorti ma petite boîte en métal bleu patinée par le temps de ma poche et l’ouvris d’un geste du pouce répété des milliers de fois. La charnière usée grésilla.
En glissant les coquillages dans ma paume, une tension sur l’estomac m’alourdi, je sentais bien que la situation était là depuis quelques années, elle s’était installé avec le temps, tout comme les vagues viennent ronger la falaise. Et parmi cette sensation pesante, les couleurs sont devenues ternes, sans saveurs. Je ferme les yeux pour me concentrer sur sa question tout en sentant mon tas de coquillages se loger dans le creux de main enserré par mes doigts.
– Pouvez-vous me montrer la main par laquelle vous écrivez ?
Elle me tendit la main droite d’un air inquiet. Sa main ferme montre une ligne de tête droite, nette et profonde. Mais malgré ça, certains signes me donnent du fil à retordre et me disent que :
– Vous savez ce que vous voulez, vous êtes rapides dans vos décisions. Mais vous avez peur de vos choix et préférez écouter les autres plutôt que d’honorer vos envies.
Je lance les coquillages à hauteur de poitrine d’un geste net. Ils rebondissent sur la table, s’entrechoquent et se placent là où ils doivent arriver. Je n’ai aucun pouvoir dessus, ce qui doit arriver, arrive.
Blandine fixa la table d’un air étonné.
– Mais vous lisez l’avenir dans les coquillages ?
– Non je ne le lis pas dedans, mais avec, c’est différent.
Je pose mon index sur la table du côté où je les ai lancé.
– Regardez, d’où je les ai lancé c’est votre situation maintenant. Ce qui est le plus éloigné c’est votre avenir et tout ce qui se passe entre c’est l’histoire qui se déroule avec les opportunités et obstacles que vous avez dans votre vie.
Elle se pencha légèrement d’un air curieux.
– Et vous voyez quoi Antoine ?
Je ne répondis pas tout de suite, je fis tourner mon galet dans ma poche pour me concentrer sur mes ressentis et éviter de divaguer dans cette fourmilière qui se faufilait autour de nous.
– Vous d’abord.
Elle leva les yeux.
– Pardon ?
– Vous regardez avant que je dise quoique ce soit, qu’est-ce que vous voyez ?

——
Posez le livre. Regardez la photo. Avant de tourner la page — qu’est-ce que vous voyez ?
—
Trois choses à observer, et pas besoin d’être voyant.
1. Les groupes, les coquillages forment-ils des amas, des duos, des séparés ? Certains sont-ils clairement ensembles, et d’autres clairement séparés ? Qu’est-ce que ça semble vous dire ?
2. Les directions, y a t-il des éléments qui forment une flèche, un axe, une ligne ? Et pointent-ils vers quelque chose ou font-ils barrière ?
3. Les écartés, voyez-vous des éléments mis de côté, à l’écart ou reclus ? Et que semblent-ils vous dire ?
Vous avez les bases de votre interprétation.
La suite et interprétation
nous voilà au bout de la première partie, l’interprétation de cette nouvelle se fera la semaine prochaine.





