Je crois comprendre mon tirage. Mais j’ai un doute sur la poupée. Le défunt croit-il que nous sommes toxiques pour lui ? Est-ce possible que lui le soit pour nous ? La cloche sonne comme un avertissement. Et le bouclier parle clairement de se protéger. A-t-il jugé nécessaire de se protéger de nous ? Ou le message est-il tout autre ?
J’ai envie de retourner au manoir pour comprendre mon tirage. J’appelle Fred. Sans succès. Je décide alors de lui laisser un DM sur Insta. Surprise ! Elle est introuvable sur tous ses réseaux sociaux. J’espère qu’elle n’a pas de problème, les gens ferment souvent leurs réseaux quand ils dépriment. Je me décide alors à appeler Hugo.
– Un urbex ce week-end, ça te tente ? J’ai envie de retourner au manoir du Léman. On n’irait pas tous les trois avec Fred ?
– Ah mais carrément, je suis partant ! Mais pour Fred, c’est plutôt mal barré.
– Toi non plus t’arrives pas à la joindre ? Il lui est arrivé quelque chose ? Elle a supprimé ses réseaux et elle ne me répond pas.
– Ah non, ma p’tite Sybille, elle n’a pas viré ses comptes ! Je vais t’en apprendre une bonne : elle nous a bloqués. J’ai demandé à des amis de vérifier, ils accèdent parfaitement à ses réseaux !
– Quoi ? Tu déconnes ?
– Attends, c’est pas tout. Je ne vais pas te cacher qu’on s’était rapprochés. Plutôt que de me dire que ça ne lui convenait pas, plus rien. Ghosté ! Je crois que j’aurais préféré me faire larguer par sms. Je ne suis pas un sauvage, on aurait pu simplement reprendre notre relation d’avant, rester copains… Impossible de la joindre pour avoir une explication.
Je suis sans voix.
– Mais je commençais à me questionner un peu avant ça. Parce que c’est souvent moi qui payais quand on partait en enquête. L’essence, les sandwichs, le péage… Ca tombait comme par hasard pile au moment où elle était « un peu juste », elle avait toujours un prétexte. Et je me retrouvais devant le fait accompli. Ah elle s’est bien foutu de moi, hein !
– Je ne m’attendais pas à ça de sa part…
– C’est pas tout. Les enquêtes qu’on faisait ensemble étaient toujours au nom de FredGhostSeeker. Alors que je devais apparaître aussi au générique. Que dalle !
Je comprends alors mon tirage. Ma médiumnité, la trop grande gentillesse d’Hugo… Cet enfoirée de Fred nous utilisait pour sa chaîne. La poupée surmontée du poison parlait de manipulation et de toxicité. Par chance, je n’ai fait que trois enquêtes avec elle, mon investissement était moindre. Mais Hugo… Je me doutais depuis un moment qu’il en était amoureux.
Ainsi, le défunt ne m’avait pas fui, il me prévenait. La cloche et le bouclier de mon tirage, c’était la sonnette d’alarme qu’il essayait de tirer pour m’avertir de me protéger d’elle. Je n’ai pas su comprendre sur le moment. Son message était double : le défunt aussi s’en protégeait. Si Fred nous a manipulés, il est certain que les lieux hantés ne l’intéressent que pour faire le buzz. Je commence à comprendre que les morts et le paranormal, elle s’en fout complètement.
Et ce jeu avec les machines… Le défunt essayait sûrement de m’attirer toute seule. Fred et moi ne nous sommes plus séparées sur la fin de l’enquête, c’est peut-être la cause du silence radical de celui que je décide d’appeler “L’Iranien”, faute de connaître son nom.
Hugo et moi décidons de retourner à la villa tous les deux en tournant la page sur Fred. J’embarque Vic au passage, une amie qui me demande depuis des lustres de lui faire découvrir l’urbex.
Le lieu est toujours aussi beau. Hugo et Vic sont en admiration. Cette dernière remarque un petit pilulier au fond du placard. Il trône là avec un amas de vêtements détériorés tant par les mites que par les aléas climatiques que subit tout lieu abandonné depuis longtemps. Elle s’en saisit en lançant :
– C’est joli, ça ! Je vais le ramener !
Mon sang ne fait qu’un tour à l’idée qu’elle vole quelque chose. Mais c’est son premier urbex, elle en ignore peut-être les règles, alors je réponds calmement :
– Tu ne prends rien. Règles de l’urbex : ne pas donner les adresses des spots, ne rien abîmer, ne rien voler. En urbex, on ne prend que des photos.
– Mais ça ne sert à personne ! C’est abandonné !
– Bordel, Vic ! Imagine si tout le monde fait ça ! C’est comme ça que tous les lieux sont pillés !
– Bon. Ok, ok, ne t’énerve pas, je n’y touche pas.
Elle repose le pilulier à contrecœur. Puis annonce sortir dans les jardins pour soulager sa vessie.
C’est alors qu’Hugo et moi entendons un bruit suspect dans l’aile gauche, du côté des cuisines. Trop suspect pour être rationnel. Sans avoir besoin de se parler, on échange un regard complice avant de filer en direction du bruit.
L’Iranien est là, dans la cuisine. Il a déclenché le contact. L’atmosphère n’est plus la même qu’avec Fred. Je lui demande si nous pouvons l’aider à quelque chose, il dit que non, qu’il aime simplement sa maison et que les morts n’ont pas toujours besoin d’aide. Il accepte juste le contact que je souhaitais. Au passage, je le remercie pour Fred.
Vic, qui revient des jardins, entre à son tour dans la cuisine. L’iranien me lance alors :
– Ah non, pas elle !
Je n’ose pas lui demander pourquoi devant Vic. Sur le moment, je crois comprendre. Il est sûrement en colère parce qu’elle a voulu voler le pilulier.
Je n’ose pas dire à mon amie qu’il la rejette. Je ne veux pas la vexer. Mais la présence de Victoire interrompt le contact avec le défunt. Nous continuons la visite comme si de rien n’était. Et c’est en espérant que l’homme aux traits persans m’entende que je glisse à voix basse avant de sortir de la maison :
– Je reviendrai.
En quittant les lieux, une pensée s’insinue doucement dans mon esprit. Et je sens qu’elle s’installe en moi pour durer. Le message à propos de Fred était double : ni L’Iranien, ni moi ne pouvions retirer du bon de Fred. Mais Vic ? Le pilulier était-il la seule raison ?
C’est ainsi que je quitte le manoir avec une certitude et un doute. La certitude, c’est qu’un mort a essayé de me prévenir que je devais me protéger de Fred. Le doute, c’est de me demander s’il vient de le refaire avec Victoire.





