Depuis quelques années, dans la sphère ésotérique, les passeurs d’âmes autoproclamés poussent comme les champignons après la pluie et font partie de la panoplie des clichés sur la médiumnité.
Que font-ils vraiment ?
Dans quoi puisent-ils leurs origines ?
Le titre qu’ils se donnent recouvre-t-il quelque chose de réel ?
Le miroir déformant des traditions
Psychopompe vient du grec psukhopompos, « qui conduit les âmes ». Dans les traditions anciennes, cette fonction n’était jamais dévolue aux hommes. Elle appartenait aux dieux et aux entités. Comme par exemple Hermès, Charon, Anubis ou les Valkyries. Tous les morts sans distinction étaient accompagnés vers leur destination finale.
Des humains – prêtres, chamanes, etc – officiaient pour les psychopompes mais ne l’étaient pas. Ils étaient gardiens de rites, accompagnateurs du mourant et de ses proches, mais ils ne « passaient » pas. Le voyage du mort et sa destination dépendaient d’un ordre cosmique et des actes du défunt, non de l’officiant. Et surtout, on ne s’autoproclamait pas psychopompe. C’était la communauté qui validait le rôle d’officiant, des suites d’initiations souvent longues et parfois éprouvantes.
Aujourd’hui, le passeur d’âmes moderne agit seul, il s’autoproclame sans initiation longue et traditionnelle, se revendiquant souvent d’instances floues comme « La Source », « Les Guides » ou « L’Univers » dont il se fait l’unique interprète. Le psychopompe humain 2.0 n’accompagne que les morts dits bloqués, errants, ou récalcitrants, mais les mourants et les défunts apaisés, eux, peuvent aller se brosser.
Le New Age : une machine à recycler
Le concept du passeur d’âmes actuel est le produit du New Age. Et ça, ça me fait grincer des dents.
Parce que ce mouvement controversé pioche dans les traditions pour faire une récupération souvent incohérente de ce qui l’arrange. Sous couvert de bienveillance, le New Age offre des concepts délétères déguisés en solutions faciles, comme par exemple :
- La loi de l’attraction, culpabilisante pour qui n’obtient pas ce qu’il souhaite attirer,
- La pensée positive qui nie la légitimité des émotions nécessaires,
- Les flammes jumelles qui enferment dans des relations toxiques sous prétexte de karma.
Plus grave encore, ce mouvement est capable de détourner les plus vulnérables de soins essentiels. Rebaptiser une dépression « nuit noire de l’âme » en est un exemple frappant. Ce mouvement est une secte sans gourou (ce qui le rend difficile à ébranler), où la santé mentale et le bien-être sont souvent sacrifiés sur l’autel d’un marketing qui prétend faire du bien.
Alors comment donner du crédit au concept de « passeur d’âmes » quand on sait d’où il vient vraiment ?
La science dans tout ça ?
La lumière blanche
Les passeurs d’âmes modernes parlent d’envoyer le défunt « dans la lumière ». Cette fameuse lumière blanche rapportée par des personnes ayant vécu des expériences de mort imminente (EMI ou NDE en anglais pour Near Death Experience).
Si les récits d’EMI ont existé de tous temps, ce sont les travaux sur le sujet de Raymond Moody, docteur et philosophe américain, qui ont permis au New Age de récupérer le concept de lumière blanche pour en faire une généralité. Travaux publiés en 1975.
Pourtant, sans clore le débat sur l’après-vie, la science a récemment découvert que cette lumière serait une réaction neurologique due à une surexcitation des ondes gamma du cerveau quelques secondes après l’arrêt du cœur. D’ailleurs, certains survivants n’ont jamais vu cette fameuse lueur.
Prétendre cartographier l’au-delà sans y avoir été soi-même, en niant toute découverte scientifique (et au passage, prétendre savoir mieux que le défunt lui-même où il devrait être et ce qui est bon pour lui) comme c’est le cas dans cette mode du passeur d’âmes, c’est intellectuellement indéfendable.
La physique : une piste sur l’après-vie ?
La physique suggère que le temps n’est pas linéaire, que passé, présent et futur se déroulent en même temps et que des multivers coexistent. Je vous invite à regarder l’excellent documentaire en quatre épisodes du physicien Brian Greene, spécialiste mondial de la théorie des Cordes. Ce documentaire vulgarisé pour les non scientifiques s’appelle La Magie du Cosmos et il existe un livre éponyme si vous préférez la lecture.
Le film Interstellar, sur lequel un autre brillant physicien, Kip Thorne, était conseiller scientifique, montre un exemple de ces réalités coexistantes quand Cooper (attention spoiler !) s’aperçoit après un saut dans un trou de ver que le fantôme du passé qui renversait les livres de sa bibliothèque n’était autre que lui, depuis une réalité future où il coexistait avec son propre passé, depuis un lieu où s’imbriquaient plusieurs réalités et plusieurs temporalités qui n’avaient aucune conscience les unes des autres.
Et si nos défunts rejoignaient simplement un de ces multivers dont la science parle et dont nous ne percevrions pas l’écho, à part pour les plus sensibles d’entre nous ? Alors le concept de « mort bloqué » et de lumière à franchir s’effondrerait complètement.
Les contradictions des « médiums passeurs »
Encore la lumière…
Il existe une autre faille sur la lumière dans le discours du New Age : si les morts passent vraiment dans cette lueur dont ils ne reviennent pas lorsqu’ils sont en paix, comment pourrait-ils alors se manifester encore aux proches et aux médiums pour les rassurer, les conseiller ? Tous les médiums prétendent communiquer avec des défunts en paix passés de l’autre côté ! Si nous pouvons communiquer avec ceux qui sont partis et avec ceux qui restent, alors quoi ? La lumière serait un tunnel à sens unique pour les uns et une rame de métro qui circule dans les deux sens pour les autres ?
« De la sauge, du gros sel, une prière et hop, ça dégage ! »
« Moi les défunts, un petit rituel et hop, ils se cassent ! »
« Je fais une prière, et hop, contents ou pas, ça les expédie direct dans la lumière ! »
Voici des paroles que j’ai vraiment entendues.
Donc certains prétendent faire partir des défunts à coup de pied virtuel dans leurs séants éthérés. C’est oublier que les défunts sont des gens. Pas des démons dignes d’un scénario de film d’horreur.
Sans vouloir froisser personne, comment va l’égo de ces présumés passeurs d’âmes plus doués que les prêtres exorcistes du Vatican ? Où est l’altruisme supposé du médium, de l’entredeux que nous sommes censés être ? Le médium est un intermédiaire ou un videur de boite de nuit ?
Et franchement, si un défunt fuit avec du gros sel, un encens et deux bougies, c’est très certainement qu’il n’y avait pas de défunt ou qu’il est parti devant l’étroitesse d’esprit de son interlocuteur.
Qui aide qui ?
Les passeurs d’âmes seraient les sauveurs des morts en détresse, perdus ou récalcitrants. On imagine d’ailleurs souvent ces défunts partis de morts violentes et dramatiques. Il y a un côté systématiquement glauque dans les histoires relayées par les passeurs d’âmes.
D’une part, un défunt qui a besoin d’aide n’est pas toujours décédé violemment. C’est possible mais ça n’est pas une généralité. Et réciproquement, un défunt décédé violemment n’a pas forcément besoin d’aide. (J’entends par « besoin d’aide » un besoin de dialogue, pas un tour de passe-passe pour expédier de l’autre côté quelqu’un qui de toute manière l’est déjà.)
D’autre part, la plupart des médiums pourraient vous dire que les morts sont bien plus aidants qu’aidés. Nous croisons bien plus de morts qui délivrent des messages pour rassurer ou aiguiller des proches que de morts qui demandent de l’aide. Partant de ce postulat, le médium n’est pas un sauveur. C’est parfois un aidant, mais le plus souvent, c’est juste… le facteur !
C’est tout de suite moins glamour que dire qu’on délivre des âmes.
L’appellation « passeur d’âmes » inutile ?
Le médium est un intermédiaire entre le monde des vivants et celui des morts. C’est toute sa définition de pouvoir communiquer avec les défunts.
Si le médium et le passeur d’âmes aident parfois certains défunts à comprendre des situations, à résoudre des questions restées en suspens, c’est alors qu’ils font exactement la même chose. Et ils le font par le dialogue, l’empathie et la reconnaissance de l’autre. C’est de l’accompagnement morale, non s’embarquer sur les rives du Styx ou dans un quelconque tunnel. Dans ce cas, ils ne sont pas passeurs de quoi que ce soit, mais soutien moral. Le terme « médium » est donc le plus juste en plus d’être largement suffisant.
Ceci n’est que mon expérience personnelle, mais lorsqu’un mort quitte la pièce, je ne sais pas où il s’en va, et aucun ne m’a jamais dit partir dans une lumière ou un tunnel, qu’il s’agisse d’un défunt inconnu ou récurrent, perdu ou posé.
Partant de ce principe, à mes yeux, le passeur d’âmes humain créé par le New Age en s’inspirant des divinités psychopompes n’existe simplement pas du tout.
Ça me semble davantage une appellation marketing pour relancer un peu de sang neuf sur le marché de l’ésotérisme. Parce que pour donner l’impression qu’un produit suit la modernité, de temps en temps, on change son packaging.
Ou serait-ce un costume de sauveur que certains aiment endosser, consciemment ou non ? Parce que le « passeur d’âmes »New Age – loin des psychopompes divins – est un phénomène récent apparu au 20ème siècle. Or nous mourrons tous depuis l’aube de l’humanité. Et avec plusieurs milliards d’êtres humains sur Terre et environ 150 000 à 160 000 décès par jour, si nous avions réellement besoin de passeurs d’âmes, ça se saurait depuis longtemps. Et sur l’entièreté du globe.
Pour conclure
Cette réflexion sur le mythe moderne du passeur d’âmes n’est que mon avis issu de mon expérience, elle n’invite pas à clore le débat sur l’après-vie.
Au bout du compte, la question n’est peut-être pas de savoir si l’âme survit, où et comment, mais de nous demander ce que nous, médiums, allons faire face à la vulnérabilité de ceux qui viennent nous voir au sujet du deuil (vivants comme défunts). Entre celui qui accompagne dans l’humilité et celui qui prétend commander les morts, la différence ne relève pas des croyances, mais de l’éthique. Et dans ce domaine, aucun titre ne remplacera jamais l’honnêteté.





