Peut-être le saviez-vous (ou pas) : je suis originaire de Franche-Comté.
Dans ce coin-là, le folklore est riche. C’est une terre où la nature, la morale et le sacré s’entrelacent dans des légendes profondément enracinées. Les forêts comtoises abritent tout un peuple de l’ombre et de la lumière : le Beau-Peuple, comme on appelait les fées dans la tradition orale locale, avec tout ce que ce nom porte de respect mêlé de méfiance.
Parmi toutes ces figures, une règne.
La Vouivre.
C’est d’elle dont j’ai envie de vous parler aujourd’hui.
Un monde de pierres et d’eaux
Prenez le temps de prononcer ce mot : Vouivre. Il y a quelque chose de serpentin dans ce simple son, un sifflement discret, une vibration qui vient de loin.
Elle incarne quelque chose que nos régions de montagnes et de forêts connaissent bien : la dualité du passage vers la saison claire. Ce moment de l’année où l’hiver lâche prise et où quelque chose de plus ancien que nous se remet en mouvement. Entre le merveilleux et la terreur. Entre la fascination et la prudence. Entre le feu qui consume et l’eau qui apaise.
On pourrait appeler ça de la Tempérance, si on était cartomancien (🤭). Comprendre la colère du feu sans s’y perdre. Lui apporter l’eau, non pas pour l’éteindre, mais pour trouver l’équilibre juste.
La Vouivre n’est pas une créature douce. Mais elle n’est pas non plus une ennemie. Elle n’habite pas le territoire. Elle EST le territoire dans ce qu’il a de plus vrai : capable du pire, porteur du meilleur, et absolument indifférent à ce qu’on préférerait qu’il soit.
C’est peut-être ce qui distingue la Vouivre de toutes les autres créatures du folklore. Elle n’est pas une bête qui rôde, un monstre qu’on chasse ou un esprit qu’on apaise. Les paysans comtois ne la percevaient pas comme un danger à conjurer, mais comme une présence à respecter.
La Vouivre est l’esprit du lieu dans sa forme la plus absolue. Elle connaît chaque creux de roche, chaque source souterraine, chaque lisière où la forêt s’arrête et où le ciel commence. Elle entend ce qu’il se passe sur ses terres à n’importe quel moment, de la même façon qu’une forêt entend tout ce qui la traverse. Elle est la terre. Elle est le ciel. Elle est la ligne entre les deux, ce moment suspendu où le paysage devient quelque chose d’autre.
Et quand elle agite ses ailes, disaient les anciens, c’est la neige qui tombe et la grêle qui claque contre les toits.
Sous quel visage se présente-t-elle ?
Mais à quoi ressemble-t-elle ? Figure héraldique, elle est un être de l’Autre Monde, une créature, foncièrement féerique dont la métamorphose lui est aussi naturelle que la respiration l’est pour nous. Dans son aspect le plus courant, elle prend les traits d’un gigantesque serpent ailé, le corps recouvert de feu, traversant le ciel nocturne comme une déchirure lumineuse. Mais elle peut aussi apparaître sous les traits d’une jeune femme d’une beauté stupéfiante.
L’Escarboucle ou la sagesse brûlante
Sur le front de la Vouivre trône un joyau. L’Escarboucle. Un diamant rouge qui brille de mille éclats et qui éveille, depuis la nuit des temps, les convoitises de ceux qui croient pouvoir s’en emparer.
L’Escarboucle contient la magie de l’Autre Monde. Ce joyau, décrit comme rougeoyant, brûlant quasi comme un feu, évoque également l’étoile. Une sagesse stellaire tombée sur terre. Et la Vouivre avec son corps embrasé traversant nos cieux, éveille la vision d’une comète, d’un message céleste qui fend l’obscurité et repart avant qu’on ait eu le temps de le saisir vraiment. L’Escarboucle serait alors le fragment de ce message, ce qui reste, précieusement gardé par l’Autre Monde pour que les humains ne s’en emparent pas trop vite.
Ce n’est pas un hasard si tous ceux qui tentent de voler la pierre dans les contes finissent mal. L’Escarboucle ne se prend pas. Elle se mérite… peut-être. Ou simplement, elle ne nous appartient pas.
La Vouivre, éternelle figure comtoise
La présence de la Vouivre ne s’est pas évaporée avec la modernité. Elle s’est glissée dans la toponymie (combien de ruisseaux, de bois, de hameaux portent encore sa trace en Franche-Comté ?), dans les armoiries, dans les expressions que les anciens sortaient sans plus vraiment savoir d’où elles venaient.
N’est-ce pas ça, un esprit tutélaire ? Il n’a pas besoin d’être cru pour continuer d’agir. Il est dans le sol. Dans la façon dont un paysage vous tient, vous modèle, vous appartient autant que vous lui appartenez.
La Vouivre veille.
Elle a toujours veillé. Comme dans cette carte du 4 de pentacle du Tarot des mondes oniriques de Stephanie Pui-Mun Law et Barbara Moore, où je la vois à chaque fois.
L’Escarboucle brille encore, quelque part dans les eaux noires de nos rivières et dans nos grottes comtoises, pour celui ou celle qui saura regarder sans chercher à prendre.
Pour aller plus loin
Si la Vouivre vous a saisi vous aussi, voici quelques portes d’entrée sérieuses dans ce folklore.
Le Livre secret des Vouivres d’Hervé Thiry-Duval, qui reste la référence la plus complète sur la figure spécifiquement comtoise et ses déclinaisons régionales. Un travail de fond, dense, passionnant.
La Grande Encyclopédie des Fées de Pierre Dubois, pour replacer la Vouivre dans le panthéon plus large du beau-peuple européen. Dubois a cette façon rare de traiter le merveilleux avec rigueur sans lui retirer sa magie.
Et Mélusine et le Chevalier au Cygne de Claude Lecouteux, pour ceux qui veulent comprendre les racines médiévales de ces figures féeriques à double nature, femme et serpent, entre deux mondes. Lecouteux est un médiéviste sérieux qui n’a jamais eu peur de prendre ces sujets au sérieux. Ça change tout à la lecture.





