Après que j’ai interprété mon tirage pour Samuel et moi, nous décidons d’un commun accord que je peux répondre à notre cousin par alliance.
Une fois installée avec le nécessaire, je ne veux penser qu’à ma mission de le tenir informé. Je retire donc de mon bureau tous ses objets : ma boule de cristal, le porte-encens, un pendule en laiton qui traînait, un tapis de consultation en velours bleu, un Petit Lenormand et des cartes à jouer.
Elle me parait épaisse et vivante
Puis je couche les mots suivants sur un papier vergé :
Cher Laurent,
Je suis très touchée par ton précieux cadeau.
J’aimais beaucoup mon grand-père dont j’ignorais les péripéties qu’il avait vécues durant la guerre.
Voici d’ailleurs ce que je peux t’en dire pour répondre à ta question : en effet, il s’est échappé d’une prison allemande. J’ai tiré la carte du Lion qui symbolise ici la lutte et la bravoure nécessaire au combat.
Il est donc évident qu’il ne s’est pas laissé faire. La carte du Pendu a confirmé qu’il était en captivité. La cartes suivante, Le Bateleur, a montré la ruse, l’ingéniosité et l’improvisation dont il a été capable pour préparer son évasion, et la carte du Mat, en conclusion, m’a assuré qu’il s’est enfui dans des conditions difficiles.
Puisque tu me fais la joie de me recontacter, n’hésite pas à répondre à cette lettre.
Je t’embrasse,
Charlie
Une fois mise sous pli et libellée à l’adresse de mon cousin, je scrute l’enveloppe. Elle me parait épaisse et vivante.
En marchant dans l’allée qui mène au portail, j’entends les bruits de Samuel dans la véranda. Il arrange les bûches d’un stère mal serré sous l’avancée du toit.
Sans doute pour digérer ce qu’il vient de vivre avec moi avant son rendez-vous chez ma coiffeuse.
Je ferme doucement le portail grinçant et me mets en route.
Les tournesols très secs dans le champ qui borde ma droite attendent encore d’être moissonnés, les graines serrées dans leurs noirs capitules devenus comme chauves, têtes basses.
On dirait une armée inquiétante, défaite et pathétique.
Je tourne enfin à gauche sur la place de la Poste.
Le jaune de la boîte à lettres m’éblouit comme s’il était du soleil lui-même.
Un vide-grenier organisé par les pompiers est installé juste à côté.
J’hésite un bref instant puis dirige mes pas vers un banc en métal perforé.
Je m’assois et pose mon sac à main que je farfouille pour en sortir une carte à jouer.
J’ai emporté le Roi de Pique : dans certaines circonstances, il peut représenter un défunt. Je l’observe mais rien ne me vient.
Pas d’images, pas de message.
Aucun souvenir de la moindre anecdote au sujet de mon grand-père durant cette période terrible.
Je remarque que mes mains transpirent.
Je regarde à nouveau la carte à jouer et me demande pourquoi je l’ai emportée avec moi. Je la mets sur mon cœur qui bat fort mais rien ne se produit qui peut me faire penser que je suis au bon endroit et dans la bonne action.
Dépitée, je sors quand même l’enveloppe de mon sac et me relève.
L’air est frais et doux sur mes oreilles, sur mes paupières et sur mon nez.
Je m’avance vers la boite à lettres et… mon regard est attiré par un casque allemand posé dans le désordre d’objets militaires sur un stand.
je sors à nouveau le Roi de Pique
L’air autour de moi semble soudain plus dense et je dois continuer en poussant sur mes jambes comme si je me déplaçais dans une petite rivière de l’Astarac, quand je quitte les pavés ronds de sa berge et que j’avance jusqu’à avoir de l’eau à hauteur des genoux. Je guette le casque du coin de l’œil. Je tends le bras pour glisser la lettre dans la petite gueule jaune. Une forte douleur m’empêche de continuer.
Je sens quelque chose qui exerce une poussée contraire, d’une force contraignante.
De l’autre main, je sors à nouveau le Roi de Pique que j’avais glissé cette fois dans une poche arrière de mon pantalon, et je le porte à hauteur de mes yeux.
« Je sais que c’est toi, le coup du casque. Et oui, je t’en veux de ne nous avoir jamais rien dit sur ton passé. » Je le remets dans ma poche et veux glisser à nouveau la lettre dans la fente. Nouvelle douleur, nouvel échec. Elle a vrillé jusqu’à mon épaule.
« Flûte ! Flûte ! Flûte ! Arrête ça tout de suite. »
un labrador arrive du fond de l’espace arboré
Je ressors la carte, trace une croix par trois fois sur le visage du R♠ et la déchire vivement en petits morceaux que je vais enterrer au pied d’un chêne qui borne la place.
À mon retour devant la boîte aux lettres, un labrador arrive du fond de l’espace arboré.
Il tire comme un âne sur sa longue laisse au bout de laquelle se tient une femme de grande taille, coiffée d’un chignon bâclé et vêtue d’un survêtement pour la promenade. J’attends sans bouger qu’elle quitte les lieux
Un cri d’oiseau me donne le signal de la suite. Je change de main pour glisser l’enveloppe dans la fente. Son petit bruit me donne envie d’uriner.






[…] (La suite de l’enquête ici) […]