Seilide. C’est son nom dans le milieu de l’urbex. Un château dont on devine encore les heures de gloire malgré l’abandon. Vieux de huit siècles, il a connu bien des aménagements et des restaurations qui lui valent un curieux mélange architectural. Il est splendide et se dresse, majestueux, dans la campagne verdoyante d’une région que je ne peux nommer, car une des règles de l’urbex est de ne pas dévoiler l’emplacement de nos spots.
Je ne pensais pas y revenir un jour. Pourtant, aujourd’hui, j’ai la conviction que je dois y retourner.
Préambule : l’enquête paranormale
Ma première visite remontait à quatre ans. Un enquêteur du paranormal m’avait sollicitée en tant que médium pour l’accompagner. Nous nous étions enfermés dans le lieu pour la nuit : lui, son caméraman et moi.
A cause d’une légende urbaine, l’enquêteur se focalisait uniquement sur l’aile droite du château en délaissant les autres parties du bâtiment. Pourtant, l’aile gauche dans laquelle nous avions installé notre QG nous avait réservé une surprise quelques minutes avant de partir.
Nous devions décoller à six heures du matin. Vers six heures moins le quart… toc toc toc ! Nous avons entendu frapper à la porte de la chambre que nous avions réquisitionnée, suivi d’un bruit de pas semblant partir s’étouffer vers le fond du couloir. C’était clair. Net. Ce ne pouvait pas être rationnel. Nous étions barricadés dans le château depuis la veille, ce qui excluait toute intrusion humaine ou animale (oiseaux, rongeurs, etc.)
La nature du bruit excluait aussi l’hypothèse des matériaux qui travaillent (bois qui craque, tuyauterie…)
Pressés par les impératifs qui nous contraignaient à rentrer chez nous, nous n’avions plus le temps d’enquêter. Nous nous sommes dit en riant que le service d’étage était venu nous signifier qu’il était temps de dégager.
Et j’avoue, avant aujourd’hui, j’avais enterré au fond de ma mémoire ce souvenir du « room service » de l’aile gauche, troisième étage, tout au fond, sous les combles.
Acte premier : un fantôme sélectif
Je suis retournée plusieurs fois dans ce château, en diverses circonstances. Mais pas en mode enquête. Avec des amis, puis un jour avec un voisin et une romancière venue s’ajouter car elle souhaitait que je la plonge en immersion pour son prochain livre.
Je précise qu’un fait répétitif s’était produit durant la plupart des visites précédentes : une porte se fermait au nez des gens sans raison apparente. Je repense d’ailleurs à mon voisin qui s’était lancé un défi en venant urbexer avec moi :
« Chris ! Hé, Chris ! La porte vient de me claquer au nez toute seule !
– Où ça ? Laquelle ?
– Dernière porte à gauche, tout au fond ! C’était pas un courant d’air !
– T’affole pas. Je vais voir.
– Toute seule ? Je te préviens, je ne t’accompagne pas ! J’ai trop la trouille !
– Mais oui, toute seule. Ce n’est qu’une porte ! Et si c’est paranormal, ça ne peut pas être bien méchant. »
Je me souviens avoir ajouté en riant, tout en m’engouffrant au fond de ce couloir :
« Arrête de flipper ! Je suis déjà venue ici plusieurs fois et j’en suis toujours sortie vivante !
– Mais elle est folle… Ma voisine est folle ! Elle se prend pour Lara Croft ! »
Une fois devant la porte, rien. Pourtant, quelques instants plus tard, tandis que j’étais dans une autre pièce, cette porte s’est refermée de nouveau devant trois autres personnes qui nous accompagnaient, et qui affirmaient elles aussi qu’il n’y avait pas de courant d’air. Aile gauche, troisième étage, tout au fond, sous les combles…
Acte deux : la provocation
Trois mois plus tard, au printemps, je suis revenue à Seilide avec la romancière. Elle était déjà présente lors de la visite de jour faite avec mon voisin. Cette fois-ci, je l’ai immergée en condition nocturne. Et j’ai décidé de me confronter à cette histoire de porte.
« Bonsoir ! Je suis déjà venue plusieurs fois. Mon amie qui écrit des livres est déjà venue une fois elle aussi. Vous nous reconnaissez ? Cette porte a claqué au nez de plein de gens, sauf au mien. J’aimerais comprendre ! »
Rien. Aucune manifestation. J’ai décidé d’être un peu moins cool.
« Ok… Je crois que j’ai compris. Vous ne claquez la porte qu’au nez des trouillards parce que ça vous amuse de jouer avec la peur des gens. Moi, je n’ai pas peur, ça ne vous intéresse pas, c’est ça ? »
Rien non plus.
J’ai commencé à quitter tout doucement le couloir, en continuant à parler.
Toujours rien.
Je tentai alors le tout pour le tout, en provoquant à la limite du (très) désagréable.
« Mouais… Vous êtes lâche, en somme ! On est une petite bite, un p’tit kiki, un p’tit joueur ? Ou une petite joueuse. Je suis vraiment déçue ! »
Une autre porte s’est alors entrouverte, légèrement et dans un grincement. Comme une réponse. Ah ! Peut-être qu’en l’énervant, j’allais arriver à quelque chose. C’était une porte à notre niveau, du même côté que celle qui jouait des tours à tout le monde, sauf à moi. La romancière m’a lancé en plaisantant, bien que peu rassurée :
« Euh… Je vais préférer penser que c’est un léger courant d’air plutôt qu’un défunt, sinon je vais partir en flip total. J’ai ce qu’il faut pour mon roman, plus jamais tu ne m’emmènes dans ce genre d’expédition. »
Mais après mon ultime provocation et ce grincement de porte, rien d’autre ne s’était produit.
Je veux dire : pas dans l’aile gauche, troisième étage, tout au fond, sous les combles.
Acte trois : étrange synchronicité
Seilide était loin derrière moi jusqu’à la semaine dernière. Je l’avais relégué au rang des mystères non résolus. Tant pis pour son défunt capricieux, j’avais d’autres lieux à explorer ! Le château n’était plus pour moi qu’une anecdote, qu’un souvenir de plus.
Mais il y a quelques jours, soit deux ans après ma dernière visite en ces murs, une étrange coïncidence est venue troubler ma tranquillité. Tandis que j’arpentais les rues d’une ville touristique avec deux amis qui faisaient partie de mes précédentes expéditions au château, une curieuse conversation a pris forme.
« J’ai pensé à vous, les filles, j’ai rêvé du château il y a deux semaines.
– Moi aussi, j’en ai rêvé il y a deux semaines. »
J’étais estomaquée.
« Vous déconnez ? Moi aussi. Attendez, c’est pas tout… »
Non seulement j’en rêvais depuis quelques mois sans comprendre pourquoi, car je n’avais pas spécialement l’envie d’y retourner mais, fait encore plus étrange, ma meilleure amie en Belgique et un de mes collègues en Bretagne — ne se connaissant pas, n’ayant aucun lien avec les 2 amis qui partageaient ma balade ce jour-là, ne pratiquant pas l’urbex et n’étant jamais allés à Seilide, en avaient rêvé eux aussi. Et nos rêves concordaient. Le château dans ces rêves communs n’était pas encore en ruines et quelque chose d’autre n’allait pas.
J’ai pris alors mon téléphone, et devant mes deux amis urbexeurs, j’ai averti les copains de Bruxelles et de Vannes que nous étions cinq en tout à avoir rêvé du château la même semaine. Pour que nous vivions une telle synchronicité, pour que les rêves insistent autant, et qui plus est sur des thèmes similaires, c’était qu’il y avait quelque chose à comprendre. Mais quoi ?
J’ai réalisé subitement. Bordel… Bravo la médium en carton ! Je m’étais totalement plantée sur l’aile gauche, troisième étage, tout au fond, sous les combles…
Épilogue (ou presque)
Un adage dit que tout seul on va plus vite, mais qu’ensemble on va plus loin. Et c’est ici le cas. Un brainstorming de groupe a suivi la découverte de nos rêves en commun. Seule, j’avais pris le problème à l’envers. En discutant avec mes amis et collègues de ces rêves concordants et de toutes mes expéditions au château, nous avons pensé mieux comprendre.
Seilide m’apprenait que même la mort nous donne des leçons. J’ai réalisé que mon égo avait pris le dessus. Parce que j’étais la seule à ne pas vivre ce phénomène paranormal dans cette pièce, j’avais interprété les signes à l’envers. En me comportant comme un pittbull, j’avais peut-être effrayé un fantôme là où on imaginait plus communément l’inverse.
Je me suis sentie stupide à l’idée d’avoir sûrement merdé depuis le début. Je crois aujourd’hui que cette synchronicité des rêves en commun a tiré une sonnette d’alarme :
« Oh ! Mais tu vas enfin comprendre, oui ou non ? »
Frapper à notre porte à l’heure de notre départ, ce n’était pas pour nous dire de débarrasser le plancher, mais pour attirer notre attention. La porte n’avait pas claqué au nez de mes amis pour les impressionner mais parce qu’ils ne savaient pas communiquer avec les défunts, sans doute. C’était donc une manière de se faire remarquer et de cibler un interlocuteur. Cette porte m’invitait au dialogue en restant ouverte devant moi. Et j’avais foiré un contact avec ce défunt parce que j’avais été bourrin au lieu de me montrer diplomate, persuadée d’être dans le juste. Moi qui ne suis jamais rentre-dedans avec les défunts, pourtant.
Seilide est une leçon qui semble, dans mon cas, s’étendre sur la longueur.
Ces rêves que nous avions fait tous les cinq tournaient tous autour de sombres histoires à la trame commune : il fallait y fuir une emprise et l’on n’y parvenait pas. Seilide, qui avait connu des jours heureux, cachait manifestement aussi quelques malheurs. Logique au demeurant : huit siècles de bonheur, ça semble bien utopique. Mais avant de m’avancer en paroles sur ce que je pressens des heures peu glorieuses du château, avant même de supposer quoi que ce soit ou de creuser la mémoire des lieux avec mon tarot, il va falloir que j’y retourne. Car il semble qu’on m’attende dans l’aile gauche, au troisième étage, tout au fond, sous les combles.
(à suivre)





