Souvenez-vous, la semaine passée, nous avions laissé Solal en train d’expliquer à Jade comment fonctionne les charms.
Voici ses explications pour comprendre à quoi correspondent les différentes catégories représentées :

1. La temporalité : des objets du présent, du passé, qui vont cadrer la temporalité, le moment, la saison.
2. Le lien : des objets relationnels, qui parlent d’une connexion à une autre personne ou à une période de vie partagée. Idéal pour les dynamiques interpersonnelles.
3. Le mouvement : des objets de “transformations”, transitionnels, qui symbolisent une évolution, une dynamique ou au contraire quelque chose de statique.
4. Le poids : des objets denses, qui peuvent décrire des environnements également.
5. Une action : des objets qui représentent une action, un acte, une décision.
6. L’état émotionnel : des objets qui décrivent des caractères, les émotions ressenties, l’état émotionnel initial comme résultant d’une action, aussi bien du consultant que des autres personnes incluses dans le tirage.
7. Les rôles : des objets permettant de décrire des attitudes, la nature d’un lien (un ami, un protecteur, un confident, ou au contraire un traître, quelqu’un de solitaire…).
Je reviens seul le lendemain matin, galerie centrale, à l’endroit exact où le #CharmDrop a eu lieu. Jade m’a précisé le spot par message à 23h47. J’étais encore debout, à fignoler une commande pour un futur article.
Dehors, la citadelle est dans le brouillard. On ne voit pas le Lion depuis le bas de la ville ce matin, juste la masse sombre du rocher et le ciel blanc au-dessus. Il fait ce froid de novembre propre à Belfort, le genre qui vient de partout à la fois, des Vosges d’un côté, du plateau de l’autre, et qui s’engouffre dans la trouée comme s’il avait un rendez-vous.
À l’intérieur, la galerie sent différemment tôt le matin. Plus prononcé. Le ciment froid, une odeur de poussière sèche qui descend des plafonds, et en dessous quelque chose de presque sucré, organique, que je n’arrive pas à identifier. Le propriétaire de la sandwicherie n’a pas encore ouvert. Tout est silencieux sauf un ronronnement de ventilation quelque part au fond.
Je pose mon sac de charms sur le carrelage. Je formule mon intention dans ma tête : en savoir plus sur Milo, sur ce qui s’est passé ce soir-là. Promis, c’est moins mystérieux que ça en a l’air. Je plonge ma main dans le sac, prends une poignée d’objets dans le sac au hasard et je les lâche sur le sol.

Comment interpréter ? On commence par observer les groupes d’objets, les directions. Puis on en déduit des dynamiques.
L’aile et la pièce de monnaie tombent proches l’une de l’autre, enchaînées par la chaîne. Deux objets qui servent à saisir, à être en mouvement et qui sont bloqués. Quelqu’un retenait quelque chose, ou quelque chose retenait quelqu’un.
Le miroir tombe à l’envers, recouvrant l’oeil. Ce qui devait être vu ne l’a pas été, voire même carrément dissimulé.
Le coquillage coque s’immobilise contre l’ancre. Le vide s’est appuyé sur le poids. Quelque chose de lourd protège quelque chose de creux, ou l’inverse.
Le pneu et le coquillage roulent à l’écart et pointent vers une porte condamnée. Celle de l’ancienne salle d’arcade, au fond de la galerie B.
Je reste une seconde sans bouger, à fixer mon lancer puis je regarde la porte. Je récupère les objets un par un dans ma paume, je les remets dans le sac.
Puis je me dirige vers la porte.
Derrière, je vois d’abord des tags. Puis une couverture de survie pliée en quatre, froissée, qui crisse comme du papier d’emballage quand je la frôle. Dans l’air flotte une odeur de chips et de vapoteuse à la cerise, le genre d’odeur qui a eu le temps de se déposer sur tout.
Milo est là. Du haut de ses dix-huit ans, une capuche trop grande, et l’air de quelqu’un qui n’a pas vraiment décidé de rester mais qui n’est pas encore rentré.
Il m’explique dans le désordre. Le lendemain du #CharmDrop, il est revenu aux Arcades seul. Il voulait juste revoir l’endroit, voir où avait atterri le Thanos. Il s’est assis sur le carrelage de la galerie B. Son téléphone a fini par se décharger. Il ne l’a pas rechargé. Cela aurait été comme reprendre une conversation qu’il n’avait pas envie d’avoir.
Il me raconte que la clé USB customisée, celle du groupe, contient autre chose que leurs morceaux communs. Il y a dessus un EP qu’il a produit seul, dans son coin, pendant un an, sans rien dire à personne. Ses parents ont un plan pour lui : BTS, puis l’entreprise familiale. Ses amis ont un plan pour lui aussi : le groupe continue, ils avancent ensemble. Lui, il a un EP dans une clé et ne sait plus par quel bout tenir la chose.
Il avait mis la clé dans le lancer parce que c’était l’objet qui faisait le plus de sens pour lui ce soir-là. Il ne savait pas vraiment pourquoi il l’avait mis en jeu. Juste ça semblait logique de le poser là, avec les autres, et de voir ce qui se passerait (en vrai je suis sur qu’il y croyait plus qu’il ne voulait bien l’admettre).
Je regarde la clé entre nous sur le carrelage froid. Je pense au miroir tombé face contre terre. À l’aile bloquée par la chaîne. Je finis par lui dire :
— Les charms ne t’ont pas dit quel chemin choisir, dit-il. Ils t’ont dit que tu portais ton secret depuis trop longtemps.
Milo ne me répond pas. Il regarde ses mains.
Heureusement j’ai toujours sur moi un powerbank, au cas où. Je le sors et le pose sur le sol entre nous, câble branché sur le côté.
— Recharge ton téléphone.
Le papier paraît le jeudi suivant. En une : une double illustration. À gauche, Les Arcades vues du dedans : la lumière aquarium, les escaliers figés, la sandwicherie turque. À droite, un plan au sol de la galerie avec onze petits objets annotés comme un relevé archéologique. Le trait est au stylo Bic, les ombres légèrement hachurées. L’esthétique d’une planche de terrain, pas d’une affiche de voyant.
Renaud trouve que l’article est trop abstrait. Il le publie quand même parce que les illustrations sont bonnes et que la deadline est passée (surtout).
Jade, elle, le publie sur son compte avec la légende : « Un dessinateur de presse m’a appris à regarder différemment ce que je garde dans mes poches. »
Quatre-vingt mille vues en deux jours.
Je vois la notification en buvant mon premier cappuccino du matin, accoudé à ma table de cuisine, Pixel, mon adorable corgi, couché sur mes pieds. Je regarde le chiffre. Je ferme l’appli, reprend une gorgée de café. Je rouvre pour revérifier.
Quatre-vingt mille, oui.
J’envoie la publication à Antoine, accompagnée d’un emoji “💅”.





