« Charlie rejoignit son client en fin de matinée. Il l’avait attendue sur la terrasse du café à l’angle de la rue et il se produisit un fait intéressant : en l’apercevant, l’homme retira la prise jack de ses écouteurs ; la chanson A spoonful of sugar se déversa entre eux avec un son écrasé de crécelle juste avant qu’il ne ferme l’application ; Charlie le salua et le précéda sur le chemin en se demandant si un amateur de Mary Poppins pouvait devenir un problème. Elle décida que non l’instant suivant, à la minute où elle plongea son regard dans le sien avant d’échanger les formules d’usage de part et d’autre de sa table ronde. C’était même le genre de personne qui s’excusait pour tout ce que la vie pouvait lui faire endurer.
« Je vais juste vous demander votre prénom et votre date de naissance, s’il vous plaît.
— Kadour, quinze septembre quatre-vingt-un.
— Merci. Quelle est votre question ? »
L’homme prit son temps pour lui répondre. Charlie le voyait réciter la question dans sa tête ; il consultait le plafond en remuant les lèvres.
« Bon, alors voilà : je suis consultant home organiser. J’apprends aux gens à ranger et à optimiser l’espace dans leur maison. C’est une reconversion, avant je gérais la communication d’artistes et j’organisais leurs tournées. Pis, ben… le Confinement, hein ! Comme un paquet de gens, j’ai réfléchi à la suite et j’ai ouvert un compte sur Insta pour parler de mon autre passion : le ménage. Mes Reels sont devenus viraux très vite et j’ai eu de la demande. J’ai pensé à Marie Kondo et à la fortune qu’elle devait se palper, et j’ai demandé mon numéro de Siret dans la foulée. Donc, ma question, c’est : est-ce que je vais pouvoir vivre bientôt de ma nouvelle activité ?
— OK, merci. A présent, je me concentre.»
Comme le silence épaississait durant que Charlie mélangeait les cartes, son client avisa les objets sur son bureau et commença à les réaligner. Charlie retint un sourire. Elle tira cinq cartes en ligne qu’elle posa face cachée puis elle les retourna en réprimant cette fois une grimace.
Quand elle lui adressa la parole, sa voix était neutre et son regard impassible, le résultat de vingt années d’exercice.
« Le Six de Carreau ouvre le jeu : c’est la carte des métiers du service à la personne par excellence. Infirmières, serveurs, etc. Vous êtes bien fait pour cette activité. En revanche, le Deux de Trèfle qui succède ainsi que le reste des cartes montre que vous resterez dans une instabilité financière pendant un moment. Quelqu’un vous aidera pendant un temps, mais je ne vois pas de réussite pérenne pour votre nouveau projet, je suis navrée. En tout cas, pas tel que vous le portez maintenant. Je fais un tirage conseil pour savoir comment vous retomberez sur vos pieds. »
La contrariété s’affichait sur le visage de son client ; elle lui sourit au contraire comme si elle venait de lui annoncer de bonnes perspectives.
« Refaites un nouveau tirage, pour voir… je ne vous paie pas pour que vous m’annonciez que je vais continuer à bouffer des tartines de merde ! »
Il triturait la navette de la fermeture Éclair sur la manche de son blouson. Son regard — qui doutait et menaçait Charlie en alternance, donnait un éclat minéral à ses yeux enfoncés sous d’épais sourcils froncés. Charlie recula contre le dossier de sa chaise.
« Je n’ai pas dit cela, rectifia-t-elle sur un ton qui se voulait suave. J’ai dit que de nouvelles difficultés se profilaient à l’horizon. Votre clientèle va diminuer et il faudrait probablement que vous preniez un emploi secondaire en attendant que vos affaires repartent. Mais voyez, ici, il y aura tout de même une embellie. Comptez à peu près six mois avant qu’elle n’arrive. »
Elle désignait les cartes concernées pour appuyer ses propos. L’homme suivait son doigt mais il ne voyait qu’un Neuf de Carreau et un As de Trèfle ; même pas une paire au Poker.
« Vous vous trompez. Recommencez le tirage, j’ai dit ; je… je ne m’étais pas bien concentré sur cette question quand vous me faisiez choisir les cartes. Vous comprenez, ce n’est pas le moment. »
Il répéta ce n’est pas le moment pour lui-même.
Charlie soupira puis elle ferma le jeu en rassemblant les cartes et procéda à un nouveau mélange.
« Voyons si les cartes ont un conseil à vous donner. C’est ce que j’ai de mieux à vous proposer. »
Elle respira profondément. L’homme sentait Pour un homme de Caron, un accord de lavande et de vanille sur un fond boisé qui la transporta au temps de ses promenades enfantines dans la garrigue, derrière la maison de son grand-père qui, lui racontait sa mère, avait échappé à une prison allemande avec un autre Français en enfilant une tenue d’infirmier. Charlie savait que c’était un mensonge. À l’époque où elle était au collège, un documentaire sur Arte avait donné à la fin d’un reportage la liste des entreprises de la région où elle avait grandi, qui n’avaient pas collaboré. L’entreprise de ferronnerie de son grand-père n’y figurait pas. Aujourd’hui, elle gagnait sa vie en racontant à son tour des histoires. Et quand elle approchait de certaines vérités les gens lui donnaient plus d’argent pour qu’elle s’en éloigne. La faribole était une valeur plus désirable et par là-même fructueuse qui laissait pourtant Charlie de marbre. Elle perdait parfois des clients avec sa justesse. Quand elle rentrait chez elle, elle se sentait seule et muette. Parler pour ne rien dire était bon pour les idiots. Les paroles franches coulaient une chape sur le tréfonds de son être, constitué de honte et de boue.
Un changement ténu comme une brume dans l’ambiance de son bureau lui fit reprendre ses esprits. Le consultant la regardait de travers, comme la moitié des gens du village depuis qu’elle assumait son activité.
L’image d’une femme gestante en plein travail apparut soudain dans l’esprit de Charlie.
— Votre femme est enceinte ?
— Oui, c’est prévu pour dans deux mois.
Une lueur de respect passa dans le regard de son consultant, du même éclat que le rayon de soleil dans lequel flottaient des particules de poussière. La fumée d’un encens serpentait en volute, la flamme d’une bougie de neuvaine à Sainte-Rita tremblotait en grésillant. Une carte tomba du paquet. Charlie cessa de mélanger. Elle se pencha au-dessus de sa chaise pour la ramasser.
« Ah ! La Reine de Pique. Un accouchement par césarienne, à mon avis. Et je le sens pour dans pas longtemps. Mais elle est droite, donc tout ira bien ensuite. La mère et l’enfant seront en bonne santé. »
Le futur père, au contraire, semblait en mauvaise forme, tremblant et tout blanc.
« Vous êtes complètement siphonnée ! Le gynéco a dit grossesse normale et accouchement par voie basse. Vous êtes pas douée, hein ! Ça vaut pas soixante balles, votre voyance ; je vous préviens, je vous paye pas un pélot. »
Charlie, qui avait une conscience aiguë de son physique de lâche et de ses pieds plats, ne protesta pas. Chacun se leva contrarié. L’homme remit dans sa poche le portable et les clefs dont il s’était soulagé en les posant devant lui au début de la séance. Charlie, les bras croisés, l’attendait. Il ne fit pas deux pas qu’il ressortit le portable de sa poche.
In every job that must be done / There is an element of fun / You find the fun and snap! /The job’s a game
Charlie entreprit de trier les cartes de son Tarot pour ne pas rire au sujet de la voix de Julie Andrews.
« Allô ? Oui, c’est moi… pardon ? Mais vous aviez dit que c’était pour novembre, on est en septembre… il arrive le mois de mon anniversaire ! … Okay… si les deux vont bien, c’est le principal… Bon, ben tant mieux, tant mieux… quoi ? Mais le gynéco avait dit voie basse ; vous vous foutez de ma gueule ? Pourquoi j’ai pas été prévenu avant ? Il se tourna vers la voyante. Sa mine ahurie soulagea Charlie. Elle eut quand même envie d’aller boire un verre avec son frère Samuel. Elle regarda par la fenêtre, eut un geste vague qui repoussait cette idée puis chercha des yeux son sac à main.
« Non, pardon, pardon, Madame. Je suis content, mais oui, je suis content… j’ai trois heures de trajet, j’arrive direct. Merci Madame, j’arrive. »
Le consultant glissa son portable dans son blouson.
« Madame, vous êtes une putain de grande voyante. La meilleure ! Ma fille est arrivée en avance, par césarienne, comme vous venez de le dire. Je file direct pour aller la voir. Je vous dois combien, déjà, vous m’avez dit ? »
Charlie s’était mise à marcher dans la pièce. Elle regagna sa table et lui demanda cent euros. Sans barguigner, le consultant tendit un billet. Charlie le glissa dans son cahier de comptes. Elle hésita à prendre une nouvelle fois la parole, s’empêcha en ajustant sa mise : une mèche de ses cheveux derrière une oreille, un tiraillement sur son pull pour paraître droite. Finalement, elle lui demanda tout à trac :
« Vous avez dit trois heures de trajet, au téléphone. Je suppose donc que vous habitez loin d’ici. Alors pourquoi avez-vous fait un aussi long trajet pour venir me voir ? On pouvait faire la consultation en visio, ou au pire au téléphone.
L’homme rougit en mettant sa casquette.
« Je vous suis depuis longtemps sur Insta, je voulais vous rencontrer in real life. »
Un silence éloquent du côté de Charlie. Quand elle analysait aussi mal les gens, c’était généralement parce qu’elle aurait affaire à eux plus tard. En l’occurrence, elle ne voyait pas bien à quelle occasion en dehors d’une nouvelle consultation. Or, elle scannait très bien ses clients réguliers, d’habitude.
« Eh bien merci, c’est très gentil », réagit-elle simplement.
« De rien. Et quand j’aurai le temps et la tête à ça, plus tard, je vous mettrai un avis favorable dans Google. C’est la moindre des choses. »
Après que son client eut quitté les lieux, Charlie alluma une cigarette et décapsula une Leffe à l’aide de son briquet. Elle étendit les jambes sur son bureau, à même les cartes du tirage, se renversa contre le dossier de son siège et ne tarda pas à envoyer des bouffées mêlées de rots. »
(extrait de mon nouveau roman à paraître fin 2026 chez mon éditeur)





