Une voyante neurodivergente

Une voyante neurodivergente

Je vous présente un extrait de mon second roman noir, actuellement en cours d’écriture et qui paraîtra chez un de mes éditeurs habituels.
Ici, le personnage principal est une cartomancienne plutôt atypique (euphémisme).
Elle vient d’échapper à un accident sur le trajet de son cabinet de voyance et n’a trouvé que la cafétéria d’un hôpital pour faire une halte et reprendre ses esprits avant de poursuivre sa route.

Extrait

« Il n’était plus l’heure de divaguer dans la noria ininterrompue des véhicules.
Son cabinet était en haut de la ville, il n’y avait pas moyen de couper par le centre et les prochaines rues étaient en sens interdit. Il fallait traverser la Serpentine via un pont dans quelques kilomètres et faire comme un demi-tour en passant par un rond-point fleuri.
Charlie monta de nouveau le son de l’autoradio pour mieux entendre les informations. Elle faisait toujours ainsi. Sans l’écoute flottante de ce qu’elle entendait, elle perdait sa concentration et conduisait moins bien.

Elle roulait à présent à hauteur de travaux sur un trottoir, devant une pharmacie pour laquelle la commune avait aménagé un passage provisoire pour la clientèle. Elle remonta ses vitres pour ne pas perdre le fil de ce qu’elle écoutait à la radio mais il lui fallut un instant avant de comprendre de quoi il retournait : la police venait d’arrêter le meurtrier présumé d’un veuf octogénaire qui avait d’abord été déclaré mort par suicide. L’affaire remontait à l’année précédente. C’était la similitude du mode opératoire avec d’autres personnes déclarées elles aussi suicidées, ainsi que le témoignage capital d’un membre de la famille de la victime qui avait mis la puce à l’oreille des enquêteurs ; la victime était la huitième qui usait d’un poison pour mettre fin à ses jours, le même poison que ses funestes prédécesseurs.
Une pensée rapide et claire se forma dans la tête de Charlie :
J’ai toujours su que papa ne s’était pas suicidé ; il ne nous aurait jamais abandonnés.
Cette pensée enfla et chassa de son esprit l’envie d’aller travailler.

Il y eut ensuite un trouble, comme une déconnexion ; la voiture fila en tête-à-queue jusqu’à une glissière de sécurité… et puis… ce fut tout.
Charlie était cramponnée au volant, un peu sonnée.
D’après son coup d’œil évasif, elle n’ était pas blessée. Aucune douleur non plus. Elle mit le point mort, coupa le moteur et défit sa ceinture. Elle sortit et fit le tour à tâtons. La voiture était intacte hormis un léger renfoncement dans le pare-choc. Tout comme moi : je suis intacte, hormis un léger renfoncement dans ma mémoire. Et… Charlie ne se souvint plus pourquoi elle avait dérapé.

Elle ferma les yeux pour mieux écouter un clapotis ; il venait de sa droite, c’était le bruit d’une eau qui se déversait continuellement. Elle les rouvrit et elle en chercha la source : un agent d’entretien arrosait un massif de fleurs rouges dont elle ignorait le nom. Ce bruit lui donna l’envie d’uriner et c’est cela et rien d’autre — pas l’encombrement de la voie ou le danger immédiat, qui la fit remonter dans sa berline. Elle ne sentait pourtant pas qu’elle perdait le sens des priorités.

Il y avait l’hôpital juste à l’entrée, en haut d’un vallon. Elle inséra sa voiture dans le trafic avec une habileté étonnante pour la circonstance et elle se gara un instant plus tard sur un des parkings de l’hôpital.

La cafétéria exiguë, son coin presse et son comptoir avec des sandwiches, des boissons chaudes ou froides, des salades et quelques fruits frais attirèrent Charlie au moment de repartir.
Elle s’inséra dans la file d’attente pour un thé — en essuyant ses mains sur sa jupe car le séchoir des toilettes était en panne. Un siffleur entama soudain La Marche turque dans son sac à main, provoquant un léger remous autour elle. Elle remarqua une vieille femme appuyée sur sa canne en se retournant pour farfouiller dans son sac.

« Oui, allô ? » Elle parlait à voix basse, consciente d’attirer l’attention dans le silence du petit groupe. Elle sentit des picotements sur son visage quand elle comprit qu’il s’agissait du client à qui elle faisait faux bond mais s’appliqua à l’informer de son embardée sur la route.

« Oh mais non, ce n’ est pas la peine, je vais très bien ! Je suis à l’hôpital, j’arrive dans dix minutes, si cela vous convient. »

Charlie rangea son téléphone et se remit en position dans la file. Elle se souvint de la vieille et l’interpella à voix basse :

« Madame ! Venez…  si, venez ! Mettez-vous là. »

Son geste ébranla les personnes qui les séparaient ; leurs yeux braqués sur elle exprimaient divers avis. La femme chenue s’avança en pesant de son faible poids sur sa canne et Charlie fit un pas de côté pour se placer derrière elle.
« Merci », lui murmura la vieille en ajoutant un signe de tête.

Charlie soufflait de l’air froid en pinçant les lèvres sur la surface de son thé, l’esprit ailleurs, quand un homme petit dans un complet-veston élimé fit irruption et s’assit face à elle. Ses manières et son allure allaient avec la grossièreté de son intrusion. Charlie le regarda sans intérêt et retourna là où l’odeur du désinfectant pour les mains qu’elle venait d’utiliser la renvoyait : quarante années en arrière, dans la chambre d’un autre hôpital, au nord de Dubari, où son père se reposait, exsangue après une opération dont elle avait oublié l’objet.

L’inconnu remuait les lèvres, tandis qu’elle pensait à la bizarrerie de sa mémoire qui franchissait un haut mur d’amnésie pour remonter à la surface des souvenirs d’enfance mais qui n’était pas capable de sauter par dessus un trou noir accessible comme un muret pour rapporter des souvenirs plus récents.
Il passa la main devant son visage et son esprit revint dans la cafétéria.

« Vous êtes la voyante, n’est-ce pas ? Je vous ai vue quelques fois entrer dans l’immeuble où y’a votre plaque. Je me suis dit que c’était vous parce que je trouve que vous avez bien une tête à faire ça. »

Charlie dévisagea l’importun sans s’attarder. Elle retint qu’il n’était pas agressif ; plutôt sceptique. Elle saisit son sac pour partir, se ravisa ; le posa sur ses genoux et sortit un paquet de cartes à jouer qu’elle commença à mélanger en dévisageant l’inconnu. Il se défendit avec un regard incisif, mais son inquiétude le faisait trépigner.
« Oui, c’est bien moi. Je suis pressée mais je vais quand même vous faire un tirage en coupe, tiens ! ça va aller vite, vous allez voir. »
L’homme leva les mains avec une moue de protestation qui enlaidit le bas de son visage déjà embossé par des gencives proéminentes. Puis il frotta ses genoux trépidants et Charlie s’en amusa.
« Vous vous asseyez à ma table sans y être invité, alors je fais de même avec mes cartes : je vous fais une consultation à la sauvage», commenta-t-elle.

Elle coupa le paquet en deux et le lui présenta comme un livre ouvert.
« Dame de Pique et Six de Trèfle : vous devez de l’argent à une femme de votre entourage ; une dette qui vous met dans l’embarras. Elle est très procédurière et elle veut vous dépouiller. »
L’inconnu recula contre le dossier de sa chaise en croisant les bras. Les usagers de l’hôpital présents dans la cafétéria, qui s’étaient massés autour d’eux, commentaient la scène comme s’ils étaient du même village et qu’ils assistaient au concours de la meilleure tourte.
À présent, l’homme mourrait d’envie d’en savoir davantage. Il pensa qu’il devait se mettre à découvert pour cela, ne releva pas la malheureuse occurrence de cette formulation et fonça sans plus réfléchir :

« C’est mon ex, et ouais, cette petite pute veut me mettre à poil. Vous croyez que je peux l’en empêcher ? »
Charlie était tentée de le laisser dans les affres de sa ruine probable. L’incident sur la route et le souvenir inconfortable de son père faisaient naître en elle un sentiment mesquin.
Cependant, elle avait l’occasion ici de démarcher de nouveaux clients, ce dont elle ne se priva pas. Adressant un sourire à la ronde, elle rebattit les cartes avec la dextérité d’un mentaliste et en aligna vivement les trois premières sur la table. Les gens se massaient, plus nombreux encore.

« Non, c’est bon : elle doit s’installer à l’étranger pour son travail dans les six prochains mois et ses revenus vont augmenter, donc elle va lâcher l’affaire. »

Les lèvres de l’inconnu s’arrondirent de surprise et ses yeux s’allumèrent sous le feu d’un espoir nouveau.

Quand il quitta la table, une jeune fille qui n’avait pas vingt ans prit sa place.
Charlie extirpa des cartes de visite et lui en tendit une avant de se lever et de distribuer le reste.

« Je suis Charlie Dubois. Je consulte à mon cabinet, par téléphone ou en ligne. N’hésitez pas à me contacter pour prendre RDV. »

Elle quitta ainsi la cafétéria et arriva très en retard à son cabinet.

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